Présentation du livre du Pr Mohamed Haddy sur la régionalisation au Maroc.

LA REGIONALISATION AU MAROC

DES ERRANCES AU PROJET SOCIETAL

 

« Tout a déjà été pensé, disait Goethe, l’important c’est d’y penser de nouveau[1] ».

INTRODUCTION
L’homme est confronté d’une part, à un monde aux frontières poreuses et méandreuses et  de l’autre côté, il fait face à des entités qui se veulent solidaires et autonomes dans l’interdépendance.

Devant cet état d’ébullition, quel crédit accorder à cette gestation régionale en émergence ? Cet ordre, n’est-il pas un leurre, à l’image des grands dogmes qui l’ont précédé ? Pourrait-il contrecarrer, du moins endiguer ce qui se détruit au niveau global ? D’autant que le monde globalisé semble s’être départi des postures de pensée critique, contestataire, constructiviste et de remise en cause de l’expérience classique du développement.

I/ LES MYTHES DU DEVELOPPEMENT CLASSIQUE
Lorsqu’il est question de globalisation -concept recouvrant des imbroglios kaléidoscopiques- tout est focalisé sur l’économique, il n’est plus question  que d’effacement de frontières, de libéralisation des marchés, de libéralisation des capitaux et des marchandises. Sachant qu’avec ce travail d’unification, se réalise aussi unefragmentation politique et culturelle, ainsi que de distorsions sociales qui accentuent les déséquilibres.

1/ les différents adjectifs et indicibles
Quels que soient les adjectifs qui sont accolés au développement classique, les symboliques et lesréférents restent toujours liés à la croissance économique, à l’accumulation du capital avec tous les effets que cela infère : compétitions sans pitié, pillage sans retenue des ressources naturelles, corruption… et le fait d’ajouter des qualificatifs n’est qu’un euphémisme pour embrouiller la réalité.

Le globalisé est, ainsi, devenu une sorte de sujet fantasmé et présenté comme pouvant générer, à la fois, une prétendue gouvernance dans une économie libérale, édifiée en éthique et culture uniformes et tautologiques -pléonastiques. La globalisation est érigée en religion globale unique ; laquelle comme au temps des aruspices, des devins entretient des vaticinations et oracles, pieusement, médités lors de grands « rituels » économiques et politiques par ses « experts » ; lesquels tels des alchimistes oublient que les véritables richesses viennent des hommes et non de l’économisme omnimarchandisant.

2/ les dysfonctionnements

Dans ce système, selon que l’être soit puissant ou misérable, c’est la surconsommation ou la misère, voire lalaideur extrême dans ses aspects grotesques et tragiques qui prévalent. Le pays vit un état de déprédation où le « trop » règne en maître, trop d’écarts entre ceux qui ont trop de dettes, de difficultés financières, de soucis de survie, et ceux qui ont trop de biens, de pouvoir, de terres, de facilités : le pays vit une situation d’overdose de toute part.

L’accès aux ressources revêt des allures de champ de bataille et de fortes secousses sociétales ; l’homme vit l’âge du « plus de tout », l’âge de la démesure érigée en objectif. Un darwinisme social investit  le pays et en fait une jungle dévastatrice et prédatrice, sous le masque d’un système dit libéral qui conduit à l’anomie.

La dissociation
La dissociété constitue, ainsi, une force centrifuge qui isole et décompose en éléments épars, ce qui représentait un tout indissociable. Pendant ce temps, les décideurs ânonnent des slogans sur la stérilité du politique et sur la lourdeur handicapante des référents sociétaux, à l’effet que la société se transforme en agrégats d’individus qui ne croient plus en leurs institutions. Pourtant dans une situation où la peur des risques est érigée en une constante, la société ne verserait que dans un aléa plus mortifère, celui du conformisme,de l’hygiénisme et de l’inertie ; or cette aseptisation de la vie sociale domestique et érode le corps social[2].

Les pauvretés/exclusions
La course à la profitabilité amplifient les pandémies sociales qui ravagent tous les processus de production (politique, économique, social et culturel) conduisant, ainsi, à exproprier les groupes sociaux de leurs référents, connaissances, compétences et savoir-faire en les brevetant et en les privatisant. Par ailleurs, enfermer les hommes et les femmes dans des exclusions revient à les mutiler de leur humanité et à les dessaisir de leurs valeurs socioculturelles, pour être instrumentalisés dans le cadre d’un système assistantiel, la « charity business ».

Les risques/la gouvernance/la corruption
Les dangers, qui sont les passagers du quotidien, ne sont que le reflet d’une situation de détresse dans laquelles’envase la société ; et ils doivent être lus comme permettant la mise à nu des craquelures qui affectent delarges pans de la société.

En outre, les laudateurs du système socioéconomique classique ne cessent d’ânonner des discours sur un moins d’Etat, prix d’une prétendue gouvernance ; laquelle, toute fascinatrice et charmeuse, masque en réalité la purge des biens publics. Elle signifie en fait, être gouverné sans gouvernement en place, avoir des normes qui ne sont pas celles votées par le parlement, obtenir et exécuter des ordres qui ne sont pas ceux des autorités publiques.

Par ailleurs, la corruption –fille aînée du système socioéconomique- constitue une purge de la morale et érige en règle la primauté aux intérêts occultes au détriment du bien commun. En outre, le système socioéconomique exonère les détenteurs du pouvoir de se pencher sur les véritables causes de ces dysfonctionnements et leur permet de s’absoudre de tout acte d’accusation, la birmane Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix, en 1991, disait à ce propos « Ce n’est pas le pouvoir qui corrompt, c’est la peur. La peur de le perdre pour ceux qui en ont ».

II/ LES FONDAMENTAUX DE LA REGIONALISATION
« Il n’y a pas de liberté pour l’ignorant » disait Condorcet

Un réel engagement pour la régionalisation passe par la concertation des populations concernées autour d’un diagnostic territorial, d’une vision partagée, à l’effet d’initier et de mettre en œuvre des projetssociétaux concrets et fédérateurs répondant aux problématiques identifiées ; la régionalisation ne doit, en aucun cas, être un simple discours ou se résumer à un habillage épidermique qui consacre un pouvoir dominant, pour engendrer un pouvoir efficient par sa capacité à agir et par sa capacité à produire l’adhésion la plus large possible.

1/ la régionalisation : échelle de changement
Essai définitionnel
La régionalisation dont il est question n’est ni un mode ni un modèle, elle n’est pas et ne sera jamais une science exacte, elle constitue une délicate alchimie qui s’élabore et se transforme, jour après jour, dans les laboratoires de la société que sont les territoires. Elle se caractérise par une stratégie de revitalisation socio-économique des collectivités, par la valorisation des ressources locales, par le recours aux anciennes et nouvelles solidarités, ainsi que par le recours aux organisations vernaculaires et modernes.

L’exercice le plus scabreux qui doit focaliser toute l’attention est celui des critères de choix du type de région : notamment une orientation qui emprunte aux référents naturels, c’est-à-dire celle qui structure l’espace autour de spécificités, de solidarités et d’identités naturelles ? Orientation qui a toujours étééludée par les décideurs et même combattue par certaines formations politiques, sous prétexte qu’unetelle aventure risquerait de réveiller l’Hydre tant appréhendée et crainte de l’esprit ethnique et communautariste ; oubliant que c’est, exactement, cette pluralité qui a fait la puissance du pays et qui fait sa richesse et sa singularité.

La décentralisation
Une société qui éduque ses enfants dans le sens que la vie n’est pas un projet collectif, mais une compétition individuelle où tous les coups sont permis, une société qui punit et exclut les pauvres, quiamnistie les puissants et légitime la violence ne récolte que ce qu’elle a semé : une société de gladiateurs et de mercenaires.

La décentralisation telle que vécue à ce jour, montre qu’elle est victime de nombreux dysfonctionnements, notamment : un nombre trop élevé de communes et d’élus, dont les qualifications et les motivations sontloin d’être les points forts, un fonctionnement obérant et onéreux, une administration pléthorique, uneprépondérance de petits projets au détriment de projets structurants. En outre l’enclavement descollectivités locales et l’inadaptation des découpages administratifs ont mortifié la situation et ontengendré des apories[3].

2/ Eléments de la régionalisation

La démocratie
Le consensus hypocrite qui entoure la démocratie procédurale est au cœur d’un malentendu pervers, auquel les décideurs ajoutent, subtilement et astucieusement, des concepts génériques, réversibles et flous… Alors qu’une véritable démocratie induit la renaissance et la reconstruction des construits sociaux, du fait qu’elle est la communauté des communautés.

En outre, plus la déprédation du pays augmente, plus apparaissent des entités chaotiques ingouvernableset des objets politiques incontrôlables, du fait de la déconstruction des légitimités. De même, en remplaçant la souveraineté par des organismes et lobbies éloignés du peuple, en remplaçant les confrontations démocratiques par des vérités prétendument immanentes et immuables, les décideurs privilégiant les fictions au détriment de la raison[4].

Le pouvoir/dissensus/autonomie/gouvernabilité
La crise du politique, l’amenuisement du social constituent autant de symptômes qui manifestent d’une interrogation sur les conditions actuelles de l’exercice du pouvoir, de sa remise en cause, le toutparticipant de sa nécessité.

En effet, le pouvoir constitue un besoin fondamental de l’homme que ni la condescendance, ni la concupiscence des responsables, ne pourrait affubler, sachant que l’insécurité n’est qu’un des signes de lafragilisation et du laxisme du pouvoir. Par ailleurs, la vie en société repose sur deux piliers : la soif de la justice et une équipe soumise à la morale civique, or l’une et l’autre sont mises à mal par la dissociation et par la globalisation et si rien n’est entrepris en urgence, pour transcender cet amas informe de désorganisation et de relâchement, le pire est à venir.

Il est, donc, plus que jamais vital de régénérer la gouvernabilité comme système d’organisation et de gestion de l’action publique, pour prendre en compte les intérêts croisés des acteurs en présence. Elle doit, ainsi,devenir une pratique qui permettrait d’exercer le contrôle, le suivi et le portage des projets de développement ; elle doit permettre de construire avec le plus grand nombre des acteurs des stratégies négociées continûment pour une promotion sociale intégrée.

De même, la société vit un véritable mythe de l’autonomie locale qui voudrait que les acteurs déploient une énergie créatrice pour exercer un contrôle efficient sur le territoire, en recourant à des outils (tels que laproximité, les capacités-possibilités…) qui conforteraient le sentiment d’appartenance. L’autonomie locale, dont il est question, constitue donc la possibilité, pour les membres d’une société d’organiser leur modalités de participation au type de projet sociétal à construire et au type de développement à privilégier.

Les dimensions et les caractéristiques de la régionalisation
Dimensions
Le processus de la régionalisation a, pour principe, de confier à des populations organisées la responsabilité et la réappropriation des ressources. Il s’appuie sur des mécanismes de décentralisation et de réformes pourconsolider les atouts du lien social, par son importance dans la fédération et la médiation, dansl’affermissement de l’identité de la collectivité. En outre, la précision et l’élévation de la régionalisation se clarifieront par le renforcement de son rôle dans la création de l’emploi, tant direct qu’indirect et par lacréation des richesses tant matérielles qu’immatérielles.

Caractéristiques
Le développement régional intégré et intégrateur constitue, plus que jamais une essentialité et tient à un cadre institutionnel adapté et, d’autre part, à des organisations capables de porter ce développement. De même, l’efficience des structures institutionnelles doivent être considérées comme un facteur fondant le développement et exerçant une influence, au moins égale, à celle des facteurs tangibles plus conventionnels, tels que les infrastructures.

III/ LE TERRITOIRE REGIONAL
L’organisation du territoire en régions est mu par le désir de renforcement de l’intégration, par celui detranscender les dysfonctionnements, par la volonté d’une régulation sociale et par le besoin, combien inéluctable, de décentrer la décision. Cependant, ce territoire a connu des fortunes diverses et a suscité de nombreux débats autour de l’idéologie qui le sous-tend.

1/ qu’est ce que le territoire
Le territoire est considéré, à la fois, comme une donnée géographique, une œuvre humaine et  une production sociale. Il est, ainsi, marqué par le passé et par des remaniements en profondeur. Le territoire est, physiquement organisé et culturellement hérité, inventé et réinventé[5] ; il est, par ailleurs, une production idéologique et une appropriation politique et de ce fait, il n’y a  pas de territoire en soi,  cartographiable et existant en dehors de la représentation des habitants et des organisations sociales qui l’occupent.

Perceptions du territoire
Le territoire constitue, ainsi, un capital et un levier d’orientations potentielles et il agit sur les acteurs de la même manière que ceux-ci agissent sur lui. Il permet de produire l’action et de stimuler les capacités nécessaires à l’appropriation morale de l’espace. Aussi, le capital territoire doit être partagé et ce partage se traduira par une augmentation de capitaux individuels et collectifs, au lieu de rester un champ confisqué, laquelle dysfonction aggrave les inégalités sociales et appauvrit les capacités d’orientations collectives.

Paradoxes du territoire
Le territoire du développement s’inscrit, ainsi, dans le multidimensionnel et résulte d’une appropriation à la fois économique, idéologique, symbolique et politique de l’espace par des groupes qui se donnent une représentation particulière d’eux-mêmes, de leur histoire, de leur singularité et qui utilisent cette appropriation et cette représentation pour créer le mouvement social.

En effet, il ne suffit pas de se voir reconnaître formellement un droit, il importe que la possibilité de l’exercer soit, effectivement, garantie ; mais comment défendre l’appropriation territoriale, lorsque les faibles sont interdits d’accès aux ressources les plus élémentaires pour assurer leur subsistance ? Par ailleurs, ce n’est pas tout d’avoir des droits, il faut pouvoir déterminer ce qu’on voudrait faire de son territoire et être en mesure de choisir les valeurs que l’on veut faire siennes, ainsi que les buts que l’on entende poursuivre[6].

2/ constitutifs du territoire régional
La régionalisation, pour peu qu’elle soit correctement exécutée, doit être imprégnée d’un anthropocentrisme éclairé qui tiendrait compte de l’équilibre durable entre l’homme et le territoire qui est source de vie et d’autorité permanente, même si les lois sont changeantes et changeables au gré des circonstances.

Territoire donné/territoire voulue
Le territoire n’est pas, uniquement, un support de production de richesses matérielles, il est surtout un «vivre ensemble», il est  un appui qui nourrit le système régional d’échanges matériels et immatériels et un espace social. Le territoire permet, par ailleurs, de développer une culture d’appartenance qui promeut les flux et les dynamiques, sachant que le territoire ne se décrète pas et que ses projets ne sont jamais livrés « clés en mains ».

Ainsi, le vouloir vivre ensemble est toujours d’esprit et il constitue l’énergie d’assumer les contradictions, d’exprimer les attentes et de rassembler le conatus de l’étant. Il se veut, enfin, de contenir l’économie en lui dictant des limites, à savoir subordonner l’outil à l’homme[7] ; le territoire devenant, ainsi, un levier, un catalyseur et le moteur de toute stratégie de développement global par un fin maillage des espaces.

3/ stratégies territoriales
La stratégie territoriale ne préjuge pas de sa propre qualité, laquelle peut être positive ou négative dans ses résultats. En effet, la trilogie -territoire, acteurs, décision- revêt une importance particulière dans l’analyse des stratégies territoriales et à ce niveau, la centralité territoriale revêt une importance capitale.

Tensions du territoire
La stratégie régionale doit être soumise, en permanence, à des actions de territorialisation-déterritorialisation-reterritorialisation (TDR) qui constituent la nature même de la vie du territoire. Les processus TDR expriment la complexité de la société et ils sont en perpétuel mouvement et concernent la manière dont les populations vivent le territoire et participent au jeu du renforcement de la flexibilité des activités existantes sur le territoire[8] qui doit présenter d’autres facettes, notamment celles deTerritoire « ressources », de Territoire « cadre de vie » et d’un Territoire « nature ».

IV/ LES ACTEURS DE LA REGIONALISATION

« Il y a deux sortes de bergers parmi les pasteurs des peuples : ceux qui s’intéressent aux gigots et ceux qui s’intéressent à la laine. Aucun ne s’intéresse aux moutons ! » : Guillaume de Rochefort, au XVIIIe siècle.

1/ les approches des acteurs
Conscientisation/mobilisation/organisation/négociation/ Réseaux
La puissance des acteurs est, d’abord, intérieure avant d’impacter sur l’extérieur, car  seul un homme libre et critique est capable de manier les choses sans se laisser manipuler par elles.

Aussi, la conscientisation constituera  le processus par lequel la société s’éveille sur sa réalité socioculturelle, pour dépasser les aliénations, les contraintes, les handicaps qui aveulissent, ramollissent et mutilent. Par ailleurs, la mobilisation, comme pouvoir collectif, permettra au mouvement social d’édifier l’action collective pour une fédération constructive. En outre, l’organisation permettra d’appréhender la société dans ses effets collectifs. Enfin, l’organisation en réseaux permettra de mettre en exergue le volontarisme des acteurs de s’inscrire dans une optique de transversalité et de transectorialité pour que la régionalisation enclenche une politique basée sur l’équilibre territorial et sur l’articulation intra territoriale, pour réaliser une intégration du milieu.

2/ actions et interactions des acteurs
Pour la mise en œuvre d’un processus régional efficient, il s’agit de marquer un temps d’arrêt devant la question : qui est acteur ? Les acteurs ne seront pas exclusivement ceux institutionnels, ils sont, tous, ceux dont les qualifications et les compétences les prédestinent à jouer un rôle constructiviste dans la réalisation des politiques de développement ; et cette démarche doit interpeller les institutions par la création de structures chargées de la promotion des actions de développement et par la transformation et la redynamisation des services publics existants.

Rôles des acteurs
Les multiples manifestations de la montée en puissance de la parole des acteurs dans l’espace public sont le résultat de la baisse des coûts matériels et symboliques de l’accès à l’expression publique ; ainsi, lepassage d’une démocratie procédurale et minimale à une démocratie engagée et engageante seracontenu dans le programme d’un projet sociétal efficient qui sera, toujours, une incomplétude et à horizon franchissable ; tout en restant vigilant quant à une éventuelle confusion entre une démocratie forte et sa manipulation pour que rien ne change, au nom d’une illusoire égalité qui voudrait réenchenter un pouvoir politique dominant et inique.

Réformes
Faire face aux innombrables défis pour faire face aux distorsions, aux exclusions et aux carences des services publics, la régionalisation doit s’accompagner d’un vaste chantier de réformes, couvrant tous les secteurs de vie politique et socioéconomiques. De même, parce que toute réforme doit se fonder sur un processus de changement, de reconstitution pour s’inscrire dans une logique de transformation des situations existantes tant dans leurs structures organisationnelles que dans leurs systèmes manageriels.

Il faudrait, par ailleurs, que les réformes permettent de réinscrire le pouvoir dans le provisoire et qu’elles soient fonction de l’implication et de l’adhésion de toutes les franges de la population, sans exclusions aucunes ; il faudrait, aussi, que les réformes permettent la stabilité et la transparence des consultations électorales, du flux des idées et des intérêts de classes, qui sont des baromètres organiques permettant d’enregistrer les variations de la volonté politique de la société.

3/ Acteurs et culture
Que restera-t-il, aujourd’hui, de la dignité humaine, si l’homme se laisse perdre son « être » en faveur de son « avoir » et dans le cadre de ces misères qui émoussent la diversité culturelle -principal levier de développement- et devant ce mouvement d’uniformisation qui menace l’expression du pluriel culturel, l’homme est en péril.

Il faut préciser que la culture constitue une arme et non une solution, aussi doit-elle s’inscrire dans le registre de l’acceptation de l’Autre et de la relativisation des différences, alors que dans la réalité, il n’estquestion que de l’émergence d’une philosophie de culturosité sauvage, celle des  groupes  exclusivistes,xénophobes et dangereux. En fait, la mémoire collective retrouvée et libérée, par la culture, permettra de se prémunir contre des thèses controuvées, mais tant galvaudées, tels les arguments du consensus, comme machine à éluder les conflits, notamment ceux de l’asymétrie, de l’artificialité  et du simulacre.

V/ PROJET SOCIETAL REGIONAL
« Moi seul demeure en paix, imperturbable,

Chacun amasse et thésaurise ;

Moi seul parais démuni quel innocent je fais !

Quel idiot je suis ! » Disait Sun Zi

1/ le comment du projet régional
Toute alternative, à une situation donnée, consiste en une prise de position de changement et s’y dérober serait consentir à l’abject car, quand une société est minée par les distorsions, l’insécurité et la corruption, son organisationnel est en danger ; d’autant que la perte des idéaux des années des grandes causes a conduit l’intelligentsia à se déconnecter de la base, à sombrer dans un silence complice et à se détourner des engagements d’intégration et de fédération, jadis défendus au prix de tant de sang et de privation.

Cette intelligentsia qui s’est installée de plein pied dans le « paraître », qui s’est détournée des préoccupations et des problèmes de la société, qui ne se risque que rarement sur le terrain et quand elle s’y hasarde, elle se remet aux autorités, plus qu’à la société, elle ne sert pas la cause nationale, elle s’en sert, elle met les malheurs de la société au service d’un égotisme vil et miséreux.

Paradoxes du projet régional
Les utopies politiques de jadis se sont transformées en images négatives et cette orientation est concrétisée par l’inexorable apparition de l’insécurité qui est une conséquence de l’oubli de l’observance par tout homme politique de la trilogie : précaution, anticipation et gestion, lesquellesfondent la responsabilité, reconnue depuis toujours, mère des prudences.

Cependant, plutôt que de se pencher sur les approximations propres aux politiques, les tenants du système classique continuent de croire, plus confortable, d’imputer ses errances à la « folie de certains », à des erreurs d’appréciation et de ce fait, les débâcles de ce système échappent à tous contrôles et inventaires qui auraient pu mettre à jour les méfaits d’un système qui continue de fabriquer les exclusions, les plus innommables ; dégâts qu’il absout comme une trivialité à mettre au compte des contraintes pratiques.

2/ le projet sociétal régional
« II y a deux sortes d’hommes politiques : ceux qui usent de la langue pour dissimuler leurs pensées et ceux qui en usent pour dissimuler leur absence de pensée. » Janvier Greshoff, extrait de Belladone.

L’adaptation des collectivités territoriales à la réalité régionale en perspective, implique la prise en compte des attentes des citoyens ; aussi, le décideur local doit renverser la pyramide décisionnelle et, donc, se démarquer de l’application d’une politique, à programmes décidés, exclusivement, par le centre, sans aucune écoute des attentes des populations. Il s’agit de passer d’une relation intégralement administrative à une relation de collaboration et de concertation qui laissent à l’acteur, la latitude d’adapter son action au territoire sur lequel, il agit.

Outils et mesures du projet régional
Outils
Le processus de la régionalisation doit se traduire par un apprentissage permanent et inclusiviste, dans le cadre d’un débat à jamais fermé sur l’autonomie et par un volontarisme de faire revivre les référents sociétaux ; de même, le processus doit permettre la conscientisation du changement statutaire, dans le sens de son émancipation qui signifie la reconnaissance de son autonomie dans la gestion et la prise de décision.

A ces outils s’ajoutent, aussi, ceux de la participation et la fédération pour renforcer les capacités de la régionà se prendre en main, ainsi que les capacitations individuelles et collectives qui permettront l’élaboration d’une vision globale et intégrée, pour la mise en œuvre d’un projet sociétal viable ; par ailleurs, la concertationconstituera un fondamental inéluctable pour que toutes les énergies soient mises à contribution, pour que s’amorcera un processus d’intégration.

En outre, les partenariats sont nécessaires, pour créer les conditions de mise en œuvre des actions considérées comme prioritaires. Par ailleurs, l’harmonisation et la promotion des politiques publiques participeront au renforcement de l’autonomie et de la cohésion sociale.

La présence d’autres outils est requise, il s’agit notamment la gestion régionale qui est la façon dont l’autorité sera organisée, légitimée et employée par et au nom de la population, à travers des processus de planification de prise de décisions et de responsabilisation ; les systèmes de prestation de services locaux qui concerneront le secteur public, le secteur privé, ainsi que les organisations non-gouvernementales et communautaires pour mobiliser et gérer les ressources.

En outre, l’aide extérieure consistera à doter les acteurs locaux en ressources telles que le financement, laformation, l’assistance technique et l’information ; un autre outil sera celui de l’environnement favorablequi comprendra des instruments formels, tels que les lois, les politiques et les systèmes organisationnels, ainsi que des institutions informelles telles que les valeurs, les normes et les pratiques sociales qui influenceront les décisions et les comportements des personnes, à l’effet de promouvoir et de renforcer le potentiel local, l’action collective et la responsabilisation.

Mesures
La régionalisation pour être efficiente doit être soutenue par différentes mesures, notamment des instances nationales qui soutiendront celles régionales par la clarification des droits des individus quant à l’accès aux opportunités ; par le renforcement du statut légal des organisations tant modernes que vernaculaires ; et par lareconnaissance du rôle des organisations sociétales dans leurs rôles de gouvernabilité et de prestation de services.

Par ailleurs, le potentiel régional doit être renforcé par des investissements à l’effet d’améliorer la coordination horizontale entre les organismes, pour promouvoir le partenariat dans la prestation de services pour renforcer la planification, la prise de décision, la gestion des prestations de services, la responsabilisation, le développent des savoirs, la régénération des savoir-faire, afin de renforcer les compétences et les capacités techniques, administratives et d’adaptation des acteurs de la région.

A cet effet, la région a besoin d’institutions, au sens d’un ensemble de règles formelles et informelles qui régissent les interactions humaines, en référence à l’application équitable de toute l’instrumentation légale et réglementaire mise en œuvre à cet effet. Ces institutions peuvent s’apprécier au travers d’une série de mesures, à savoir :

L’indice global de gestion qui comprend des mesures telles que la stabilité politique etl’absence de violences, l’efficacité des pouvoirs publics, le degré et le poids d’applicabilité de la réglementation, l’existence de libertés réelles et l’absence du népotisme, de la permissivité, du laxisme et de la corruption ;
Le contrôle du pouvoir exécutif, pour limiter celui des élites, des politiciens et autres groupes puissants, et pour parer les dérapages politiques.
Par ailleurs, la participation impose des investissements importants et suppose une démarche en trois temps, à savoir : une démarche de connaissance des faits pour comprendre les mutations de la société ; unedémarche de compréhension des comportements des populations, dans une logique de recul sur soi ; ainsi qu’une démarche de changement dans la logique d’action des intervenants territoriaux.

2-3 Stratégie du projet régional
La stratégie régionale permettra de partager les savoirs fondés sur l’agir et sur les interactions entre la recherche et l’action. Cette construction permettra, en outre, à la région de se déployer à partir d’un système d’interrelations, de circulations ascendantes et descendantes des richesses, de production et dereproduction des valeurs. Aussi, cette édification doit se fonder sur d’incontournables dimensions, notamment le management, les partenariats, la prospective et la proximité.

Le management[9] régional concernera toutes les manifestations du pouvoir politique, tout comme il permettra de territorialiser l’ensemble des flux et de créer des conditions favorables pour le progrès, loin des toutes les ségrégations arbitraires.

De même, ce management, par sa dimension opérante, poussera les acteurs à débattre de façon constructive, pour la constitution de partenariats pour accompagner et faciliter la vie politique locale, à l’effet de participer à un projet collectif fondé sur une vision partagée, sur des objectifs délibérés et sur desintérêts concordants.

En outre, l’intellection du territoire passera, immanquablement, par la prospective  qui constitue un mode de réflexion permettant aux acteurs de penser, d’agir et d’aider à mettre à jour les enjeux auquel il est confronté et auquel, il doit trouver des solutions. Cette prospective rendra, aussi, perceptible les phénomènes en gestation ou en émergence, les tensions latentes et les risques de rupture dans tous les champs.

La misanthropie –la sévérité- de la centralisation est double, celle de soi et celle de l’autre et pour pallier, du moins contenir ces états tragiques, des démarcations s’imposent ; aussi, la proximité qui consacre l’altérité, est seule à même de permettre une transformation radicale des rapports entre le centre et la périphérie.

En somme, la stratégie du projet territorial régional permettra de contourner la rigidité du système administratif, qui résulte des accointances perverses entre celui-ci, le pouvoir judiciaire et le pouvoir politique, pour passer d’un système de région-administration ankylosant à un système dynamisant derégion-développement.

CONCLUSION

Il n’y a pas deux façons de concevoir les destinées du processus régional du pays[10], ou bien l’homme restera dans la situation descendante, se consumant et consommant ses capitaux matériels et immatériels dans un marasme intermittent et lassant au milieu des rapides transformations et il sombrerait, ainsi, dans l’insignifiance et la décrépitude ; ou bien l’homme prend ses destinées en main, dans le cadre d’unerégionalisation intégrée et intégrative, pour faire face à la globalisation unidimentionnalisante et uniformisante : le critère de permanence est simple : ne survivent que les espèces qui établissent un rapport harmonieux avec l’écosystème dans lequel elles sont inscrites.

Certes, la tache sera longue, ardue, coûteuse et pleine d’embûches, mais l’enjeu est de taille et il vaut la peine d’être couru, si l’homme ne veut pas vérifier la métaphore de Hubert Reeves : « Une planète saine rencontre une planète malade : Qu’est-ce qui t’arrive ? – Ne m’en parle pas, j’ai attrapé l’humanité ! – Rassure-toi, j’ai eu cette infection, moi aussi. Figure-toi, ma chère, que cette maladie s’autodissout. Ça part tout seul ! »[11].

[1] Jacques Généreux : La dissociété, Nouvelle édition revue et corrigée, Editions du Seuil, 2006 et janvier 2008, P. 201

[2] Machiavel montre que la vertu procure la tranquillité ; que la tranquillité enfante la mollesse et que la mollesse consume le pays.

[3] Certes, le Dahir du 30 septembre 1976 comme celui d’octobre 2002 font de la collectivité locale, le bastion et la cellule de base du développement local, mais cette structure demeure incapable d’assumer, toute seule, le rôle qui est le sien, faute de moyens économiques et matériels adéquats ; il est donc urgent de s’y focaliser,  pour que la collectivité devienne un acteur fondamental dans l’initiation et la promotion du développement et d’être à la hauteur de sa raison d’être, celle d’assurer l’inclusion de toutes les souches de la population par la régulation sociale.

[4] Aristote disait « En démocratie, les pauvres sont rois parce qu’ils sont en plus grand nombre… la volonté du plus grand nombre a force de loi ».

[5] J. Bonnemaison : Voyage autour du territoire, L’espace géographique, n°4, 1981, p.249-262.

[6]Les droits fondamentaux reconnus à chaque individu devraient comprendre non seulement des droits privés, des droits politiques et des droits sociaux, mais aussi des droits territoriaux (s’exprimer dans sa langue, dans son identité culturelle reconnue et préservée…).

[7] Paul Houet, 1974, P. 164

[8] Luc Vodoz, Barbara Pfister Giauque, Christophe Jemelin : Les territoires de la mobilité, l’aire du temps, communauté d’études pour l’aménagement, 2004.

[9] Le concept management est adopté par l’Académie française dès 1969, son origine remonterait au vieux français et signifierait « l’art de conduire, de diriger, de manier…les esprits comme les affaires.

[10] Raymond Peyronnet ; Le problème nord-africain, Paris-Peyronnet-1924.

[11] Hubert Reeves : Le mal de terre, Seuil,  2005, P. 28.