Région et culture, quelques fondamentaux

« Invente, et tu mourras persécuté comme un criminel ; copie, et tu vivras heureux comme un sot », disait Balzac. Il n’y a pas de grands hommes qui sachent, au-delà de l’apparent, du fait que la théâtralité sociale constitue un mixte où se mêlent réalité et fantaisie, structures maîtrisables et mythes insaisissables…sachant, par ailleurs, que la préoccupation socio-culturelle constitue l’essence de la dimension sociales et donc régionale et qu’elle est, intimement, liée aux valeurs qui fondent toute légitimité politique.

En effet, à côté de la raison et du concret, il y a les émotions, les affects, les passions et à vouloir trop les compresser, les lénifier ou les dénier, on aboutit à une société dans laquelle l’homme est peut-être protégé, mais où la lassitude et la monotonie conduisent à la désintégration et à la mort ; les époques de grandes tragédiesne sont-elles pas celles où le festif et le consensuel -sous leurs multiples formes- jouent un rôle quasi présent et où l’impermanence est au cœur de la vie et ce, sous le masque d’une unisson illusoire et d’une prétendue paix angélologique (mythique) et l’entonnement de cet irénisme (science de la paix) ne doit pas escamoter l’exploration de la polémologie (science des conflits) qui volens nolens est le propre de la société.

Hier encore, les forces politiques et socioprofessionnelles se différenciaient par des programmes singuliers et à contenus doctrinaux. Elles proposaient des choix idéologiques et des options sociétales tranchées ; or, actuellement, ces démarcations de fond s’atomisent : la forme acquiert un rôle majeur, les doctrines se fanent, les utopies agonisent et l’esprit critique se détourne, à jamais, de la maxime de Jean le Rond d’Alembert[1] « la raison finira par avoir raison[2] ». De même, au registre de la raison a succédé celui de l’émotion dans une société dominée par l’affectivité et la sensibilité, où l’emprise de la logique s’estompe devant des cultures charriant des gammes d’approximations, d’émotions et de peurs, les médias leur servant de caisse de résonance.

L’épidermique se déchaine pendant que les espaces de débat se réduisent notablement, pendant que les programmes politiques se rétractent, enlevant tout sens au système représentatif. La vie publique devient un simple lieu de mise en scène, d’artifices et d’illusions où l’icone supplante le projet, où l’apparence prime sur la substance, pour ne plus conjuguer que vanité et vacuité ; Et les idées -régies par l’analyse logique et la réflexion- ne constituent plus le support de débats contradictoires, elles sont supplantées par l’émotif quiprivilégie la stratégie des apparences.

Tout est mis en branle pour créer des canaux, à l’effet de contenir le public le plus large possible et de s’assurer la fidélité des entrepreneurs politiques pour engranger  d’importantes recettes et plus-values. D’ailleurs, le rôle de ces entrepreneurs, à travers les médias est, désormais, de permettre la vente de la « marque libérale » ; or pour qu’un message soit perçu, il faut que le cerveau soit disponible et ces entrepreneurs ont pour vocation d’y répondre, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre et de le préparer : ce qui est vendu, c’est du temps de cerveau humain disponible.

En effet, hier encore art de convaincre, la politique est devenue un métier de paraître et ce triomphe a, profondément, bouleversé le paysage politique, la galaxie Marconi iconographique a remplacé la galaxie Gutenberg[3] qui avait consacré le règne de la démarche discursive et raisonnante. Le message politique est devenu alogique, il ne passe plus par le débat critique, il s’adresse à la proprioception[4], parlant au corps et non à la tête, s’adressant aux sens et non au sens : la politique de l’image remplaçant, ainsi, la politique des programmes et les imagologues supplantant les idéologues.

Ainsi, la communication non verbale dicte sa loi, elle se fonde sur l’apparence physique, sur l’expression des traits et du visage, sur le regard, sur le gestuel, sur la tonalité et sur l’inflexion de la voix. Elle voudraittransmettre des impressions non des idées et une attitude plus que des arguments ; elle veut fonder la délibération sur des ambiguïtés[5] où la réalité n’a plus d’importance et où seule la perception compte : le rhéteur de jadis s’étant métamorphosé en show man et ce choix, très syncopé, conduit immanquablement à la brièveté et à l’argumentation simpliste[6].

En effet, cette asepsie conduit à  l’inéluctable désintégration sociale et pour que cette prétendue sotériologie(salut de l’âme) se matérialise, des mécanismes de pacification -dits de protection contre de supposées attaques du mal-  sont mis en place, mais qui ne visent, en réalité, qu’une perpétuelle infantilisation de la société[7] où l’infotainment devient spectacle, obéissant aux règles du show, tel qu’imposé par la compétition commerciale qui conduit à l’évitement du politique et où les débats ne sont plus traités qu’à la marge.

Par ailleurs, parce que le message politique est jugé comme ayant une charge électrique complexe, austère et peu attractive, les médiacrates accordent la priorité aux faits divers et aux faits de société pour ne pas ennuyer le citoyen, même si « les faits divers, comme le disait Pierre Bourdieu[8], ce sont aussi des faits qui font diversion[9] » : la priorité est, désormais, accordée au fugace, à l’éphémère, à l’épidermique, àl’artificiel et l’agora cathodique devient maîtresse incontestée.

De même, pour contourner l’amorphisme et la léthargie du centralisme de l’Etat, l’exercice régional est tout désigné, même si cela constitue une œuvre laborieuse et complexe dont l’intellection ne laisse aucune place aux définitions consensuelles et qui est du fait de la polysémie qu’elle recouvre, soumise à des divergences d’interprétation. En effet, la région se caractérise par une grande complexité due à sa multidimentionnalité, à sa politisation et au fait qu’elle se veut une réponse à une situation, elle-même compliquée : la complexité étant accentuée par le nombre de défis qui s’expriment à différents niveaux, par les enjeux qu’elle met en présence et par les activités qui touchent aux  centres de fonctionnement du système[10].

Aussi, l’intellection du cadre conceptuel de la régionalisation doit conduire à l’analyse préliminaire des fondamentaux qui y président, ainsi que celle des acteurs et des logiques politiques qui se mettent en place et pour cela, doivent être explorées et examinés les fondements et les complexifications auxquels le territoire est confronté.

Dissociété

Le désarroi idéologique, la dislocation territoriale et la décomposition des représentations sociales sont à l’origine de l’exploration de l’expérience régionale, d’autant que les dissonances ont atteint leurs paroxysmes, notamment l’indignation, le désenchantement et l’inauthenticité du genre de vie, l’oppression qui est réductrice de libertés, d’autonomie et de créativité, la misère et les inégalités qui sont d’une ampleur inconnue par le passé.

De même, en réaction à l’effondrement des deux paradigmes dominants[11] le néolibéralisme et lesocialisme scientifique, d’aucuns ont tenté d’insuffler une vie nouvelle par la  réactivation du rôle de la région pour transcender la centralité de l’Etat qui ne permet plus de prendre en compte le débat politique et les enjeux sociaux, seuls à même de constituer un antidote au fonctionnalisme réducteur du système sociopolitique classique.

Ces dysfonctionnements ne doivent, en aucun cas, occulter la volonté d’agir, pour se démarquer, réellement, de la position caritative et assitancielle, centrée sur le face-à-face, sur la situation d’urgence et sur les prétendues actions destinées à soulager la souffrance des exclus et qui sont annonciatrices de relâchements des liens du groupe social ; et pour contourner cette inauthenticité qui constitue l’uniformisation des individus et la déperdition de leurs différences qui dérivent de l’essor du machinisme, du productivisme et de son corollaire l’omnimarchandisation des biens, même ceux authentiques et immatériels.

Certes, cette anomie et cette transgression de l’ordre social –qui interviennent lorsqu’il n’est plus en adéquation avec la majorité de ses membres ou lorsqu’il promeut une culture déviante- se traduisent par des exclusions  et des disqualifications qui ne sont pas, seulement, d’ordre monétaire ; elles correspondent, surtout, à un statut social spécifique, dédignifiant, inférieur et dévalorisant, marquant profondément l’identité de ceux qui en font l’expérience, sachant que, depuis  Confucius, Maïmonide, Ibn Khaldoun… Alexis de Tocqueville que la véritable politique à l’égard des exclus ne consiste pas tant à leur distribuer l’argent, mais à leur donner l’opportunité et les moyens d’en gagner par eux-mêmes.

Certes, la pauvreté existe depuis la nuit des temps, mais elle n’a pas, toujours, conduit aux exclusions qui se traduisent par la précarité qui constitue une situation de la grande fragilité, par la marginalité constituant un stade postérieure, pendant que la grande exclusion représente le troisième niveau et se caractérise par larupture de tout lien, particulièrement, celui qui rattache l’être à lui-même et qui lui fait son individualité et sa dignité : la victime étant, en quelque sorte, déjà morte.

Face à cette désagrégation, la société est, actuellement, appréhendée comme une simple juxtaposition additive d’homo clausus, dégageant l’image d’une société associée à l’individualisme agrégatif d’une masse terne et grise, composée d’éléments indifférenciés où les hommes sont, de plus en plus, portés à se dissimuler à eux-mêmes, au point qu’ils n’ont même plus conscience des pulsions collectives de jadis ; pourtant il n’est rien que l’homme redoute davantage que le contact avec l’inconnu, du fait que l’obscurité et l’effroi se transforment, souvent, en paniques et peurs.

Les normes

La régulation sociale passe, toujours, par l’intégration des membres de la société et elle se réalise, en permanence, par des ajustements et des interactions ; de même, les normes -dimension fondamentale et produit de la vie organisée du groupe- constituent un ensemble de faits sociaux, de règles propres à la vie et elles ne s’imposent pas du seul fait de la contrainte extérieure ; l’homme ne se soumettant, en toute intelligence, au respect des normes sociales que si celles-ci sont garanties par l’effectivité de sanctions positives et négatives, formelles et informelles, explicites et implicites, directes et indirectes, ainsi que par l’adhésion volontaire des acteurs.

Les normes sont, ainsi, le fruit de la cohésion et des solidarités sociales, elles reflètent l’existence de la conscience collective et leur autonomie constitue l’essence même de la logique sociale régionale ; elles traduisent, aussi, un état donné de la société et ne peuvent, donc, se réduire à la conséquence d’une simple négociation entre individus, puisqu’elles sont la résultante d’une organisation globale de la société servant de guide pour légitimer l’exercice du pouvoir.

Les normes sont, par ailleurs, à l’origine du va-et-vient entre ordre et désordre qui fonde la structuration sociale, sachant que le galvaudage, sans limite aucune, des aspects privés dans la vie n’est, en fait, qu’une invention récente. On était homme parce qu’on était membre d’une famille, d’un clan, d’une tribu, d’une cité et cette évolution individualiste a conduit à une anomie et à une atomisation alarmantes où l’oxymoron de la sécurisation prend des formes multiples : il est pressant ou latent suivant les cas et les moments, il se pare de couleurs attrayantes ou a le goût de l’amertume en fonction des temps et des espaces et ce, pour éluder les passions, les émotions et les rêves collectifs dont on n’a pas fini d’épuiser toutes les combinaisons et les modulations.

Correctness

Le politiquement correct

 La peur du risque constitue l’une des constantes de la société et la quête du perfectionnement moral conduit, souvent, à l’aléa plus mortifère du conformisme et du correctness ; or cette aseptisation de la vie sociale -apogée de la modernité et du progrès- montre à quel point l’hygiénisme social s’est capillarisé et cristallisé dans l’ensemble du corps social et l’a fortement domestiqué et érodé.

La sécurisation outrancière et la quête du « risque zéro » conduisent, généralement, à la constellation de règles précises, rigoureuses et impératives, que l’on pourrait substantiver à l’infini et qui ne laissent aucune place à la vitalité humaine. Pourtant, lorsque le conflit ne peut plus s’exprimer de manière cathartique et libératrice, il le fait d’une manière paroxystique et négative, du fait que l’excès de peurs engendre toujours, le retour en force de ce qu’on voudrait dénier, le « risque zéro » devenant, alors, le fourrier des pires perversions.

Expliquer, persuader, débattre, convaincre par des arguments logiques, telle était la démarche principale de la politique, mais la croisade libérale de naguère a laissé des traces profondes dans les mentalités. En effet, la thèse individualiste engendre la désaffiliation, la désaffection pour les formes collectives d’engagement, comme le dénote le nombre limité et/ou décroissant des adhérents des représentations sociales et politiques ; alors qu’une véritable démocratie a besoin de forces sociales puissantes qui rassemblent, proposent et débattent.

En lieu et place, les leaders deviennent des Narcisse dans une société surmédiatisée et dominée par des valeurs individualistes, où l’égotisme devient le propre de la vie publique, avec pour seul refrain la devise deMazarin[12] : « simule et dissimule » : la stratégie des apparences dicte sa loi, avec sa part d’apprêts, defards et de feintes, de simulacres et de stratagèmes.

Le pluralisme est en net déclin et cet appauvrissement et amenuisement des champs social, politique, culturel, informationnel et communicationnel ne permet plus de refléter la diversité de l’opinion publique, l’idéologie s’étant, ainsi, sacrifiée à l’autel du paraître et du consensus : Chesterton[13] ne disait-il pas que « les idées sont dangereuses, surtout pour celui qui n’en a pas ».

Le décideur politique n’est plus assimilé qu’à un produit marchand qui doit présenter les caractéristiques de la nouveauté, de l’attraction et de la différence. De même, l’emballage du décideur devient son aspect physique, sa manière de parler, son sourire, son gestuel et sa définition ainsi que son positionnementconstituent son programme qui est enveloppé dans un packaging : le look. Par ailleurs, comme tout produit commercial, le décideur doit présenter  des qualités distinctives, à savoir une couleur, une forme, une présentation, un conditionnement, une étiquette, une marque, une notoriété et un programme des services qu’il peut rendre.

Le scientifiquement correct

Le discours sur la régionalisation, centré sur des nouvelles formes d’actions collectives s’avère incontournable pour qui veut analyser l’importance des changements qui s’opèrent sur le territoire, sachant qu’aucune théoriesystématique de la région n’a, encore, été mise en œuvre.

Ce discours est né de l’opposition du prétendu modèle de la démocratie[14] élitaire  à l’expérimentation de l’approche participative ; en effet, pendant que le premier « modèle » se targue d’être réaliste et vérifié dans les faits, seul adapté aux conditions de la société moderne et qui voudrait masquer la logique dominants-dominés ; l’approche participationniste affirme qu’aucune société ne saurait fonctionner sans critique constructiviste qui constitue le moteur de toute société.

Ainsi, dans le cadre du système élitaire, la seule fonction du vote est de choisir entre les « offres de pouvoir » présentées par les élites politiques et dans ce cadre, les électeurs deviennent, de ce fait, de simples consommateurs, les partis politiques de simples entrepreneurs qui fournissent des équipes de personnel créant la demande : la lutte pour la conquête du pouvoir politique devenant le noyau même de ce modèle de démocratie.

Le conflit[15] –dont la pluralité est indicatrice de la multitude et de la polysémie  des valeurs- constitue le point nodal pour l’intellection du fait social, principalement dans ses proportions d’harmonie et de discorde, d’association et de compétition, de tendances favorables et de tendances défavorables ; il a trait, ainsi, à la lutte, à l’émulation et à la part d’ombre qui taraude toujours le corps social, Spinoza[16]ne disait-il pas qu’ « un pays où la paix se traduit par un effet d’inertie des sujets mérite le nom de solitude que d’Etat ».

Cette solitude qui devient une tyrannie anonyme où le décideur ne dit plus vous pensez comme moi ou vous mourrez ; il dit que si vous êtes sociétal, à partir de ce jour vous êtes un étranger parmi nous, ce qui n’est pas sans rappeler le refrain nazi « nul ne doit avoir faim ou froid, mais tout contrevenant ira en camp de concentration ».

Pourtant, le propre de la différence, c’est l’intégration des antagonismes sociaux et cette attitude contradictorielle se traduit, toujours, par la pluralité des valeurs, sachant que la fin d’une valeur dominante n’est pas la fin des valeurs, et la fin d’un monde n’est pas la fin du monde[17]. Pendant ce temps, le complexe économique et institutionnel actuel tend à araser et à gommer les différences, à aplanir et à planifier la vie sociale, alors que l’hétérogénéité -même si elle dérangeante, même si elle est difficile à penser- est surtout source de vie.

Par ailleurs, le dissensus constitue, sans nul doute, la matrice de l’énergie qui maintient en mouvement l’histoire de la société et fait de tout un chacun un être vivant dans l’altérité même qui le constitue, du fait qu’il n’y a d’équilibre que dans la gestion de la différence. Au lieu de cela, il est apparu plus aisé, aux décideurs, d’afficher et de privilégier un unanimisme de façade, alors que toute autre est la vie, celle reposant sur un tragique structurel[18] et sur la lutte qui est le moteur qui ponctue la vie de tous les jours. En fait,il n’est de vie en société que dans le conflit qui permet de s’arracher aux prétendues certitudes et aux quiétudes mortifères, et vivre c’est accepter ce mixte d’intensité et de monotonie, de désir et de manque, de perfection et de finitude, de rationnel et de mystère.

En outre, devant la contestation politique de l’ordre établi, le conflit à fonction purgatoire est anticipateurpuisqu’il sonde la passion pour l’investigation et encourage le passage d’un désordre existant ou abâtardi vers un ordre nouveau ou régénéré ; ainsi, le dissensus -disjonction socioculturelle- constitue le meilleurespace d’exploration de la dynamique sociale, du fait que les oppositions et les antagonismes s’inscrivent toujours dans une logique de socialité agonale, pour que les illégalismes ne ponctuent plus la vie courante et pour que les contestations ne deviennent plus synonyme d’interdits dangereux et réprouvés.

De même, pour que la victoire de l’affectif sur le rationnel, ne transforme l’homme politique en un vulgaire produit, les NTIC, particulièrement l’internet, pourraient être un des canaux de régénération de la politique à programmes idéologiques, du renouvellement de la communication et de l’information, du développement des échanges et la facilitation de la participation, par la stimulation de débats où l’homme cesserait d’être un simple récepteur, pour redevenir un émetteur d’idées et d’opinions.

En effet, le web pourrait rouvrir les champs d’une communication ascendante qui mise sur la sociabilité et la connectivité. Il redynamiserait la logique d’une véritable démocratie d’opinion, fondée sur l’interventionpermanente de l’opinion dans les affaires publiques et privilégiant le fait de vivre avec l’opinion au lieu de l’escamoter ; pour que la vie publique ne se transforme en règne du superficiel, de l’éphémère de laparade, de l’exhibition permanente et de la comédie des apparences  qui virent, souvent, au narcissismedu décideur politique

Cette nouvelle expérience tiendrait compte, impérativement, des incontournables de l’intégration et de l’implication des citoyens et qui sont des armes efficientes contre le repli individualiste et la désintégration conduisant à la sclérose et à l’anomie. La mise en œuvre de ces impérieux commence par la formation et l’éducation, seules à même de permettre l’exercice du libre examen et de la critique : « quelle est la première partie de la politique ? L’éducation. La deuxième ? L’éducation. Et la troisième ? L’éducation » disaitJules Michelet[19].

Cet exercice de la régionalisation permet, donc, de ne pas occulter les causes et les conséquences dues au changement de l’environnement, de ne pas éluder les incertitudes quant à leur occurrence, leur amplitude et leurs effets. Il s’agit, donc, d’explorer, de répertorier et de hiérarchiser les aléas eu égard leur degré d’intensité et de leur pouvoir déstabilisant ; sont, alors, analysées non seulement la nature des imprévus et de leur centralité ou épiphénoménalité, mais aussi de leurs conséquences, directes et indirectes, immédiates et sur le long terme. Pour ce faire, cette expérience doit être appréhendée, certes en tant que génératrice de risques, mais surtout comme opportunité ; en ce sens qu’elle permettra de corriger l’idée préconçue et largement répandue selon laquelle la régionalisation est, souvent, le prélude de situations inextricables.

Elle doit, aussi, être abordée comme un état inhérent aux rapports sociaux, pour parer une paix négative, matérialisée par l’absence de confrontations directes, alors que l’objectif escompté est une paix positive qui va au-delà de l’absence de violences pour investiguer, intégrer et impliquer les fonctions transformativesde la gestion sociétale, notamment la critique et celle-ci doit être, avant tout, constructiviste[20] et à visée correctrice, en ce sens qu’elle permettra de dévoiler tout ce qui transgresse l’ordre social, de corriger ses conditions, de les supprimer et éventuellement de les remplacer.

La place du culturel dans la région

Lorsqu’on veut exprimer la fierté de ses réalisations et de son être, la culture est toute désignée[21], alors que la prétendue civilisation moderne tend à gommer les particularités, pour mettre l’accent sur ce qui est commun à tous les hommes ou du moins sur ce qui devrait l’être ; or, l’individualisme et la superficialité des rapports sociaux conduisent, inéluctablement, à une multiplication d’allégeances où l’exigence de la responsabilité est éludée et délaissée : sachant que l’homme est un être de différence et sa conscienceest mise en mouvement par cette différence, qui n’a d’autres buts que de perpétuer le groupe dans sa sociabilité.

En outre, parmi les moyens de manifestation du dissensus social, la culture constitue cette irruption qui permet de rompre avec l’ordre établi et sa dynamique reste, partout, redoutée. Aussi, saisir la culture en tant qu’élément fondamental du dissensus, c’est la saisir comme dépassement de l’atomisation : sachant quel’homologie entre la culture et la socialisation territorialisée n’est plus à faire ; et de ce fait,  elle ne peut être maîtrisée par une seule personne ou par un groupe et pour longtemps. 

En fait, tout échange généralisé se médiatise via la culture -l’homme libère la culture qui à son tour libère l’homme- et pour paraphraser Victor Hugo nous dirions que de toutes les salves que projette l’homme… la plus corrosive est la culture ; d’autant que la société n’existe que dans et par la culture dont la fonction est de faire naître des débats entre les membres de la société pour que ceux-ci prennent forme de normes et d’autres formes de solidarités.

Le rôle des acteurs dans la régionalisation

L’analyse de la régionalisation est indissociable de celle des acteurs qui la mettent en œuvre, par leurs politiques, motivations et contraintes ; et la compréhension du rôle des acteurs est ici posée en termes d’appropriation des processus de production économique, politique, sociale et culturelle pourtranscender  les critiques acerbes adressées aux décideurs, notamment  la faible association des populations locales à la définition et mise en œuvre des politiques publiques.

Cependant, la notion d’acteurs est controversée, puisque pour les tenants  l’approche traditionnelle, ce sont les seuls institutionnels qui sont les acteurs du système -ces acteurs obsédés par leur survie politique, par la quête de puissance et dont l’action est, exclusivement, motivée par la maximisation des gains- Cette vision estcontrebalancée par la pensée constructiviste qui accorde une plus grande place aux acteurs  subétatiques, du fait que la centralité de l’Etat est, de plus en plus, remise en cause par le bas.

Par ailleurs, l’efficience de la région émanerait de la légalité et de la fédération des acteurs qui la constituent, c’est-à-dire de leur conformité aux référents sociohistoriques qui doivent fonder sa légitimité et son autonomie ; laquelle est, directement, liée à la nature des programmes mis en place et à leur degré d’opérabilité.

En outre, l’appropriation du territoire régional suppose l’intellection des structures singulières et des cultures locales, ainsi que la connaissance des contraintes qui s’imposent à ses acteurs. Cependant, si la marginalisation des acteurs ou la mise à l’écart de certains au profit d’autres peut paraître comme une solution de facilité permettant une quelconque accalmie de court terme ; l’efficience régionale suppose l’association de tous les acteurs  aux processus de stabilisation et de consolidation du développement, même si la nature des interventions rend difficile la pleine coopération entre tous les types d’acteurs aux modes d’action et du fait que la multiplicité des savoir-faire et des compétences. En tout cas, la régionalisationpermettra de transcender les idéaux libéraux de développement individuel fondé sur des orientations de type atomiste et anémiant qui privilégie des formes de libertés négatives qui assoient une conception appauvrie de l’identité politique, de la représentativité et de la vie morale.

En effet, l’acteur ne peut se forger une conviction solide que s’il la tient du groupe social auquel il est rattaché, puisqu’il n’existe pas de devoirs attachés à l’individu fragilisé. Les véritables devoirs sont ceuxpropres aux membres de l’ensemble sociétal : ceci pour que la région continue de se caractériser par la pluralité qui est, structurellement différenciée et, socialement hétérogène.

D’autant que les acteurs de la région récusent l’idée de fonder le projet sociétal sur l’exclusivité de l’initiative privée et sur l’atonie politique ; ils veulent baser ce projet sur des vertus civiques qui permettent d’accepter la diversité, de contenir les extrémismes et l’égoïsme ; sur des valeurs qui rendent capable de compromis, du recul réflexif, de la valorisation de la différence, ainsi que de la reconnaissance et de larecréation de ce qui est commun et de la détermination des traditions qui valent d’être conservées, abandonnées ou modifiées : Il s’agit, donc, de régénérer les cultures et de redonner vie à la tempérance, à la discipline, au respect et à responsabilité.

Conclusion

Il ne fait aucun doute que des changements ne cessent de se produire et de se reproduire, mais pour leur intellection, une seule thèse ne peut suffire à éclairer tous les aspects des comportements dysfonctionnésde la société ; aussi faut-il en chercher les éléments de réponse dans d’autres directions, notamment dans la nature organisationnelle du gouvernement, dans les modes de représentation, dans l’idéologie dominante….

Il faut, enfin, faire en sorte que le mode décisionnel cesse d’être le monopole des élus et des représentants de l’Etat qui l’ont confiné dans le jeu des apparences où le sens civique est anesthésié et où la volonté est assoupie : nous sommes, donc, loin de cette timocratie dont parlait Platon, celle qui suppose que ce soient les meilleurs et les plus valeureux d’entre nous qui s’occupent de la chose publique, sachant que la confiance ne renaîtra qu’avec le retour de la transparence et de la loyauté dans un débat public sans artifices ni illusions : n’est-ce pas une faculté royale que de nommer correctement les choses ?

 


[1] Jean le Rond D’Alembert[] ou Jean Le Rond d’Alembert[][], né le 16 novembre 1717 à Paris où il est mort le29 octobre 1783, est un mathématicienphilosophe et encyclopédiste français.

[2] RG Schwartzenberg : L’Etat spectacle 2, politique, casting et médias, Plon 2009, P. 14

[3] In RG Schwartzenberg : L’Etat spectacle 2, politique, casting et médias, Plon 2009, P. 200

[4] Ensemble des récepteurs, voies et centres nerveux impliqués dans la sensibilité profonde, qui est la perception de soi-même. 

[5] Pour Machiavel dans Le Prince « Tout le monde voit bien ce que tu sembles par-dehors, mais bien peu ont le sentiment de ce qu’il y a dedans ; et ces peu-là n’osent pas contredire l’opinion du grand nombre…Le vulgaire ne juge que ce qu’il voit. ».

[6] La petite phrase politique (sound bite : morsure de son) dans les journaux télévisés est passée de 43 secondes en moyenne en 1968 à moins de 9 secondes actuellement ; qu’en sera-t-il demain ?

[7] Machiavel montre que la vertu procure la tranquillité ; que la tranquillité enfante la mollesse et que la mollesse consume le pays.

[8] Pierre Bourdieu (19302002) est un sociologue français qui, à la fin de sa vie, devint, par son engagement public, l’un des acteurs principaux de la vie intellectuelle française.

[9] RG Schwartzenberg : L’Etat spectacle 2, politique, casting et médias, Plon 2009, P. 256

[10] Thierry Tardy : Gestion de crise, maintien et consolidation de la paix ; Acteurs, activités, défis ; Editions De Boeck Université, 2009

[11] Jean L.Cohen : Civil Society and Political Theory, presses de MIT, 1992.

[12] Jules Mazarin (Giulio Mazarini ou Mazzarini, nom italien dont il francisa peu à peu lui-même l’écriture en Mazarin), né à Pescina le 14 juillet 1602 et mort à Vincennes le 9 mars 1661, mieux connu sous le nom de cardinal Mazarin fut un habile diplomate et homme politique, d’abord au service de la Papauté, puis des rois de France. Il succéda à Richelieuen tant que principal ministre de 1643 à 1661.

[13] G.K. Chesterton, de son nom complet Gilbert Keith Chesterton (29 mai 1874 – 14 juin 1936) était un des plus importants écrivains anglais du début du XXe siècle. Son œuvre est extrêmement variée : il a été journaliste, poète, biographe, apologiste du christianisme.

[14] Alors que la démocratie dont il est question n’est, en fait, ni un type de société ni un ensemble d’objectifs moraux, mais uniquement un moyen de choisir ses dirigeants politiques.

[15] Le conflit est défini comme une opposition sur des idées, des valeurs, des biens matériels ou des positions de pouvoir.

[16] Baruch Spinoza, également connu sous les noms de Bento de Espinosa ou Benedictus de Spinoza (né le24 novembre 1632AmsterdamPays-Bas – mort le 21 février 1677La Haye) était un philosophe néerlandais dont la pensée eut une influence considérable sur ses contemporains et nombre de penseurs postérieurs.

[17] Même si dans l’Iliade, il est dit « Arrête et ne prend point l’épée en main, venge-toi en paroles quoi qu’il arrive. », même si Kafka disait aussi « Vous ne savez qu’elle énergie recèle le silence. L’agressivité n’est que de la poudre aux yeux, c’est une manœuvre qui n’est habituellement destinée qu’à camoufler aux yeux du monde et à ses propres yeux, la faiblesse de celui qui y a recours. On ne fait réellement preuve d’énergie et de constance qu’en subissant. Seul le faible perd patience et devient grossier », le grillon ne se tait que pour s’établir davantage. 

[18] Il est instructif de noter que les sociétés traditionnelles ne négligeaient pas les épreuves initiatiques dans leurs procédures d’admission : duels chevaleresques et traditions tribales montrent à loisir que le combat est une structure anthropologique.

[19] Historien français, né à Paris en 1798.

[20] Luc Boltanski, Eve Chiapello : Le nouvel esprit du capitalisme,  NRF, essais, Gallimard, 1999.

[21] La culture désigne, essentiellement, les référents intellectuels, artistiques, religieux et tend à établir une ligne de partage entre ceux-ci et les faits politiques, économiques et sociaux ; la culture est à la société ce que la forme est au contenu, ce que l’apparence est à l’être.